
Date de sortie : 18 septembre 2026
Label : Errant Child
Genre : Shoegaze Folk Rock
Si tu aimes : Chelsea Wolfe, Thou, Tori Amos.
Cinq ans après son magnifique et intimiste album Engine of Hell, la grande prêtresse américaine du Shoegaze Folk Rock, Emma Ruth Rundle, revient en force avec son sixième album, These Killing Times, dans une formule « full band » qu’elle avait jusqu’alors délaissée sur son opus précédent. Elle s’est donc entourée d’amis, dont Jess Gowrie, la batteuse de Chelsea Wolfe, Troy Zeigler, son acolyte de longue date à la basse, et Patrick Shiroishi au saxophone. Un nouvel album et une nouvelle façon d’envisager ses compositions, après une période où le piano, la solitude et l’introspection ont dominé son univers.
Avec These Killing Times, Emma nous offre 8 titres aux sonorités plus folk et plus dépouillées, et interroge notre rôle dans la société. Depuis toujours, elle met sa grande sensibilité au service de sa musique, et cet album ne fait pas exception à la règle. Il est né d’un ressenti, d’une inquiétude face à la succession des mauvaises nouvelles qui gangrènent le monde, à la dégradation de la démocratie américaine et de la montée préoccupante de l’extrême droite. Emma ne se contente pas de décrire son époque, elle met les pieds dans le plat, elle l’affronte, elle la questionne. Pour cela, les 8 titres sont traversés de métaphores, de références bibliques et culturelles. Et puis, il y a le piano, une sorte de prolongement d’elle-même, instrument qu’elle connait depuis toujours et qui, ici, sert de point d’ancrage à sa vulnérabilité. Il renforce la sensibilité de sa voix, crée un contraste avec les morceaux plus lourds et rappelle le langage intime d’Engine of Hell.
Le titre Powerless ouvre la voie. C’est un morceau presque hybride, mi-intime, mi-frontal et massif qui débute dans une fragilité incarnée par la voix et le piano, avant de se charger progressivement en tension dans le refrain, où s’exprime toute l’ambivalence entre « Power » et « Powerless ». Principalement inspiré par le choc moral provoqué par l’affaire Epstein, le titre aborde la corruption des élites et la perte de confiance dans les institutions. Emma emploie la symbolique du marteau, outil qui sert à la fois à détruire mais aussi à reconstruire. Musicalement, la batterie en reproduit les coups, les guitares sont saturées et la voix exprime une colère contenue.
Le titre God’s Picture poursuit les thèmes déjà présents dans Powerless. Emma y évoque une spiritualité fracturée, faite de doute et de colère face à la violence politique, au chaos généré par les guerres et au changement climatique. La dynamique du morceau est lourde, presque sacrée, comme s’il s’agissait d’une d’une prière. Le piano et le saxophone se répondent comme dans une conversation, tandis que la batterie agit comme un battement de cœur. Mais l’espoir ne s’envole pas pour autant, Emma chante « I light a candle at the center of it all ». Dans un monde en feu, Elle cherche une lumière à laquelle se raccrocher et on a bien envie de s’y raccrocher avec elle.
Le titre Anvil installe une ambiance sacrée, presque cinématographique, avec la présente de clochers retentissants que l’on entend en second plan, puis des voix apparaissent presque comme des spectres. Musicalement, la dynamique du morceau rappelle celui de Powerless avec ses couplets piano/voix, et ses refrains plus folk/rock. Emma utilise la symbolique de l’enclume, outil de transformation, où l’on frappe, façonne, déforme, soumet. Un titre sur la violence, la honte et la transformation.
Avec Catherine Wheel , Emma fait basculer l’opus dans une zone de vertige. Le morceau souligne la difficulté de supporter un monde devenu beaucoup trop violent. Pour l’exprimer, elle choisit l’image d’une « Catherine wheel », cette roue de torture employée au Moyen-Âge en Europe. On entre alors dans une spirale où reviennent en boucle les mots “around around and around” puis “over and over again” comme si un cycle impossible à arrêter s’installait. Les guitares, d’abord sèches, deviennent progressivement saturées et menaçantes, elles matérialisent cette roue qui accélère.
Avec Enough, Emma s’interroge, « Qu’est-ce qui peut vraiment suffire à quelqu’un qui veut tout ? » Elle réinvente alors la figure biblique d’Elie sous les traits d’un milliardaire moderne qui ne semble jamais en avoir assez. Inspiré du morceau The Man Who Sold the World de David Bowie, le texte dépeint la voracité d’un pouvoir qui ne sait plus s’arrêter.
On revient à une ambiance plus intime, mystique et douce avec Don’t Delay Heaven, très proche de l’album Engine Of Hell. La voix murmure et se fait aérienne tandis que le piano accentue la douceur du morceau et la guitare acoustique crée une sensation de flottement. Un véritable petit bijou de douceur. L’album enchaine ensuite avec le morceau le plus long, Human Kindness (8 min) où Emma y évoque la difficulté de préserver la bonté humaine dans un monde violent. L’ambiance est plus lourde, proche du métal progressif, et ce dès les premières notes, les guitares sont agressives, elles se font métalliques comme des lames, tandis que la voix d’Emma frôle le murmure.
Puis Oceans of Time amorce une conclusion magistrale. Le piano et la voix tout d’abord, rejoints par une voix masculine qui vient en contrepoint et enfin les chœurs qui apparaissent, aériens, presque célestes, qui se superposent, et se dissolvent peu à peu. Une manière pour Emma de conclure son album sur la place de l’amour et sur le désir de reconstruire quelque chose de meilleur après toute cette destruction.
Avec These Killing Times, Emma Ruth Rundle signe l’album le plus politique et engagé de sa carrière. Elle rompt avec l’introspection dépouillée d’Engine of Hell pour entrer en résistance et regarder le monde et sa violence droit dans les yeux. Tout en exprimant sa colère, elle garde en elle une lueur d’espoir, comme une nécessité de continuer pour ne pas céder à la peur. L’ensemble de l’album est traversé par cette ambivalence, entre désillusion politique et désir de lumière, entre douceur du duo piano/voix et la puissance des guitares. Un opus qui frappe et qui questionne aussi notre rapport au monde, et qui laisse une porte ouverte vers quelque chose de meilleur.
