
Date de sortie : 16 octobre 2026
Label : Nuclear Blast Records
Genre : Folk Expérimental
Si tu aimes : Kalandra, Myrkur, Heilung, Agnès Obel, Dead Can Dance
Près de 26 ans de carrière, 12 albums studio au compteur, de multiples récompenses, des collaborations sur des projets exceptionnels avec des compositeurs de génie, difficile de ne pas user de superlatifs pour évoquer le parcours incroyable d’Eivør. Venue tout droit des îles Féroé, archipel de 18 îles dans l’Atlantique nord, Eivør a su se bâtir une carrière musicale riche et atypique en se renouvelant continuellement. Si au cœur de ses compositions on retrouve son héritage, ses précieuses îles Féroé, Eivør a su nourrir son art de multiples styles musicaux alliant folk nordique, jazz, art-pop, électro, trip-hop. En 2010, elle publie Larva, un premier tournant dans sa discographie, puisque l’électro s’allie au folk et devient un élément structurant dans ses morceaux. En 2015, elle continue ses explorations folk/electro et publie le sublime Slor dont est extrait son « tube » emblématique Trøllabundin (ensorcelé). C’est le titre où elle trouve un équilibre parfait entre ses racines féroïennes, le folk, les expérimentations vocales et l’électro. En 2018, elle s’associe au compositeur John Lunn pour la bande originale de la série The Last Kingdom. Elle réitère l’expérience la même année en prêtant sa voix à la bande son du jeu God of War sous la direction de Bear McCreary lui-même. Pour Eivør, c’est une aubaine, elle commence à toucher un public plus large à l’international, mais pas que… Ces expériences cinématographiques vont l’inspirer dans sa création. 2024, nouveau tournant, elle sort l’album Enn chez Season of Mist. Cet album marque une étape très introspective, atmosphérique voire cinématographique. Avec Tungl, son douzième album studio et premier paru chez Nuclear Blast, celui qui nous intéresse ici, Eivør poursuit les explorations amorcées sur Enn.
Tungl signifie « Lune », c’est un terme très employé dans la poésie féroïenne, choisi par Eivør parce qu’elle est profondément liée aux émotions, et qu’elle représente un point de lumière dans l’obscurité. Par ses ambiances et ses orchestrations sombres, Eivør aime dire que cet opus est « né de la nuit ». Si Enn est un album tourné vers l’extérieur, une prière à la nature, à la recherche d’une place dans le monde, d’espoir, de lumière, Tungl est beaucoup plus orienté vers le cœur, vers les émotions, vers l’intérieur de nous-mêmes. Ainsi, les dix morceaux de l’opus explorent la transformation, l’introspection, comme l’éveil (Drekafljóð / Dragon Maiden), les murs que l’on érige entre nous (Verjugarðar / Walls), les fantômes que l’on porte (Spøkilsir / Revenants), la reconstruction (Healer), ou encore le passage du temps (Eon). Elle y inclut aussi un hymne moyenâgeux, La Danse en chaine, sur le titre d’ouverture Og mánin græt / And The Moon Cried, une tradition préservée au sein de la culture féroïenne.
Sur les orchestrations, Eivør a composé avec son mari, le musicien et compositeur féroïen Tróndur Bogason. Elle a également choisi d’enregistrer en studio, à l’ancienne, avec l’ensemble de son groupe qui la suit en tournée, car elle souhaitait retrouver une approche plus traditionnelle dans sa façon d’enregistrer ses morceaux. C’est un album construit autour de contrastes. D’un côté, les percussions et la basse créent un mouvement, une pulsation, comme un battement de cœur (Og mánin græt / And The Moon Cried – Drekafljóð / Dragon Maiden). De l’autre, les nappes atmosphériques installent une respiration grâce aux textures electro, les multiples effets de voix s’étirent dans l’espace avec la reverb comme pour un moment de contemplation (Everyone But Me – Healer – Hinumegin / The Other Side). La dynamique générale de l’album emprunte de nombreux codes à la musique de film. Les arrangements de cordes y occupent une place centrale, en apportant ampleur et profondeur (Eon). À cela s’ajoute l’ostinato, ce court passage mélodique qui revient continuellement, et dont nous avons un exemple flagrant sur le titre Healer. Le tout sert à créer une ambiance mystérieuse et envoûtante, presque gothique. Quant au piano, il occupe une place plus discrète mais essentielle. Il accompagne la voix et renforce l’aspect émotionnel et la sensibilité des morceaux (Hinumegin / The Other Side – Eon). On retrouve également l’amour d’Eivør pour l’expérimentation sur le titre Fangað / Trapped, qu’elle interprète en duo avec sa sœur Elinborg. Ici on s’éloigne un peu des paysages sonores qui dominent le reste de l’opus. C’est un titre art-pop un peu ovni, qui privilégie les textures électro puissantes, les effets de voix et les percussions.
Quant à la voix d’Eivør, véritable melting-pot de styles, elle se veut chamanique, mystique, puissante, envoûtante. Elle me rappelle sur certains aspects la voix de Kate Bush, dans sa manière de modeler ses phrases, dans sa théâtralité, et dans ses variations d’intensité. Eivor chante comme si elle incarnait une émotion à part entière, elle fait de sa voix un véritable « outil » dramatique.
Avec Tungl, Eivør signe l’un des albums les plus personnels de sa carrière et le plus cinématographique. Issu de plus de deux décennies d’explorations musicales, il rassemble tout ce qui fait la singularité de l’artiste, de ses racines féroïennes, son goût pour l’expérimentation, son sens des atmosphères et sa capacité à faire dialoguer les contraires. C’est un véritable voyage émotionnel nocturne, entre mouvement et contemplation, puissance et fragilité. C’est un album tout simplement magistral.
